C’est beau, une chorale !

« Hier après-midi, c’était la chorale du collège. Dans mon collège des quartiers chics, il y a une chorale ;  personne ne trouve ça ringard, tout le monde se bat pour y aller mais elle est super-sélect : M. Trianon, le prof de musique, trie les choristes sur le volet. La raison du succès de la chorale, c’est monsieur Trianon lui-même. Il est jeune, il est beau et il fait chanter aussi bien des vieux standards de jazz que les derniers tubes, orchestrés avec classe. Tout le monde se met sur son trente et un et la chorale chante devant les élèves du collège. Seuls les parents des choristes sont invités parce que sinon ça ferait trop de monde. Déjà le gymnase est plein à craquer il y a une ambiance du tonnerre.

[…] Et puis les choristes sont entrés sous les acclamations, en blanc et rouge avec des nœud-papillons pour les garçons et des robes longues à bretelles pour les filles. Monsieur Trianon s’est installé sur un tabouret, dos à l’assistance, il a levé un genre de baguette avec une petite lumière rouge clignotante au bout, le silence s’est fait et ça a commencé.

A chaque fois, c’est un miracle tous ces gens, tous ces soucis, toutes ces haines et tous ces désirs, tous ces désarrois, toute cette année de collège avec cette vulgarité, ces événements mineurs et majeurs, ces profs, ces élèves bigarrés, toute cette vie dans laquelle nous nous traînons, faite de cris et de larmes, de rires, de luttes, de ruptures, d’espoirs déçus et de chances inespérées : tout disparaît soudain quand les choristes se mettent à chanter. Le cours de la vie se noie dans le chant, il y a tout d’un coup une impression de fraternité, de solidarité profonde, d’amour même, et ça dilue la laideur du quotidien dans une communication parfaite. Même les visages des chanteurs sont transfigurés ; je ne le vois plus X (qui a une très belle voix de ténor), ni Y ni Z… Je vois des êtres humains qui se donnent dans le chant. A chaque fois, c’est pareil, j’ai envie de pleurer, j’ai la gorge toute serrée et je fais mon possible pour me maîtriser mais, des fois, c’est à la limite : je peux à peine me retenir de sangloter. Alors quand il y a un canon, je regarde par terre parce que c’est trop d’émotion à la fois : c’est trop beau, trop solidaire, trop merveilleusement communiant. Je ne suis plus moi-même, je suis une part d’un tout sublime auquel les autres appartiennent aussi et je me demande toujours à ce moment-là pourquoi ce n’est pas la règle du quotidien au lieu d’être un moment exceptionnel de chorale.

Lorsque la chorale s’arrête, tout le monde acclame, le visage illuminé, les choristes rayonnants. C’est tellement beau. ».

Lu dans « L’élégance du hérisson » de Muriel Barbery

Titre du chapitre : c’est beau, une chorale. [Une fille de 12 ans, second personnage principal, -surdouée- tient son journal..]

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